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Le métier de Marcel avant la guerre était charpentier de marine.

Dans quel camp s’est passé l’événement en rapport avec la maquette ? Peut-être à Oberleutensdorf en Bohême, où le travail de terrassier était éreintant ?

Marcel ne parlait pas de ses souffrances mais il racontait fréquemment des anecdotes de ses années de captivité, souvent divertissantes pour ne pas heurter la sensibilité de ses interlocuteurs, surtout en présence d’enfants.

Telle celle de la fausse tablette de chocolat échangée à un Allemand contre un paquet de cigarettes, une tablette à l’apparence trompeuse dans son papier d’argent mais qui n’était autre qu’un morceau de bois consciencieusement strié en carrés au couteau.

Ou celle de l’horloge de l’usine, placée en hauteur, dont il avançait subrepticement les aiguilles avec le manche d’un balai pour finir plus tôt… jusqu’à ce qu’il fût pris en flagrant délit et puni pour sabotage.

Mais un jour, après le récit d’un énième tour joué aux Allemands, Erwan, adolescent, a dit à son grand-père : « Pépé, les histoires que tu nous racontes sont toujours destinées à nous faire sourire mais tu ne me feras pas croire que tu n’as pas vécu des moments très durs. »

« Bien sûr, lui a-t-il répondu. La faim, le froid… »

Il a alors décidé de lui raconter une épreuve terrible, jamais évoquée auparavant devant sa famille.

Dans un Kommando, ne supportant plus le rude labeur imposé, les détenus refusèrent de travailler, prétextant tous une rage de dents.

Face à cette main-d’oeuvre subitement inapte au travail, atteinte du même mal, les gardiens du camp trouvèrent le moyen imparable de faire rentrer les réfractaires « dans le rang ». Ils désignèrent une dizaine de prisonniers auxquels ils allaient prodiguer leurs « soins ». Marcel était de ceux-là.

Ils les emmenèrent dans une pièce, les attachèrent et arrachèrent avec une paire de tenailles toutes les dents des malheureux !

Puis ils ramenèrent les dix prisonniers édentés devant leurs camarades épouvantés. Marcel a précisé que le sang avait coulé pendant plusieurs semaines.

« Alors, que s’est-il passé après ? » a demandé Erwan, atterré.

« Alors on a travaillé. » a répondu son grand-père.

L’exemple fut probant. La résistance avait été matée. Jamais plus personne ne se plaignit de maux de dents.

Des mois plus tard, à Hambourg, voici ce que Marcel imagina : il négocia avec un dentiste allemand l’échange d’une maquette de bateau réalisée avec un de ses camarades contre un dentier.

Il a certainement voulu garder une trace de cette réalisation puisqu’il a rapporté dans sa valise en bois, fabriquée par lui en Allemagne, la photo de cette très jolie maquette, précieusement rangée avec ses documents de prisonnier.

C’est un petit miracle qu’il ait pu rapporter ce souvenir de Hambourg, bombardée et en ruine, jusqu’au Guilvinec.

 

La maquette a-t-elle disparu dans les bombardements ?

Orne-t-elle encore aujourd’hui un intérieur allemand ?

Si c’était le cas, son propriétaire aurait-il gardé la mémoire de son origine ?

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